mardi 27 novembre 2007

Attention ! (2) Black et Mortifère, le retour ?

Je disais ici qu’un héros pouvait combattre les forces du Mal, c’est même le minimum syndical qu’on puisse en attendre, et c’est peut-être ce qui explique pourquoi les comics américains rencontrent un si grand succès auprès des quadras brouillés avec eux-mêmes en ces temps incertains. Mais les vaincre ? Soyons réalistes, on ne terrasse pas les forces du mal. Dans le meilleur des cas, on se soustrait à leur influence. Dans Morbus Gravis, saga BD qui démarre en 1986 avec d’alléchants arguments SF, on suit les aventures de la sensuelle Druuna dans un monde futuriste post-apocalyptique où existe un dangereux virus qui transforme les êtres humains en monstrueux mutants assoiffés de sang ayant perdu tout sens moral. Au fil des épisodes, dont la parution s’étale sur une quinzaine d’années et représente un beau succès de librairie puisqu’il s’en serait écoulé plus d’un million d’albums, l’intrigue de plus en plus complexe perd tout intérèt pour son auteur, et le lecteur dont l’esprit s’épaissit sous l’effet d’une torpeur obscure est de plus en plus sollicité dans la Voie de la Main Gauche; la série se réduit progressivement à une enfilade de scènes plus ou moins explicitement pornos mettant en scène Druuna. La pauvrette, séduisant mélange d’ingénuité et de rouerie, tente de survivre dans un univers impitoyable et délabré qui la contraint à user de ses charmes pour s’acquitter des plus menues tâches de la vie quotidienne : obtenir du sérum anti-entropie auprès du docteur pour soigner son chéri qui a été mordu par une bestiole atteinte du virus, discuter le bout de gras avec l’IA confinée dans les soutes du vaisseau spatial qui dérive dangeureusement vers un Trou Noir Sans Poils Autour, etc…
L’Innocence Incarnée par Druuna s’y fait ramoner la turbine à chocolat sans trève ni répit par le Mal, représenté par une sarabande d’aliens lubriques pourris de métastases, auparavant humains très peu portés sur la chose. C’est l’occasion d’une truculente galerie de portraits de personnages hauts en couleurs On se demande si l’auteur n’a pas succombé en cours de route au “mal” qu’il décrit confusément comme la victoire inéluctable du Temps Corrupteur de Toute Chose, celle du Bruit sur le Signal (dans l’éternel rapport dialectique Signal/Bruit.) Et nous, empètrés dans nos bondieuseries revanchardes, on aimerait bien - mais on imagine mal - voir le Bien faire subir le même sort au Mal; le Bien serait-il encore ontologiquement le Bien s’il se vengeait ? et comment s’y prendrait-il pour ramoner la turbine à chocolat du Mal, pour autant que celui-ci en ait une ? Et cet article n’aurait-il pas plutôt sa place dans la Désencyclopédie ? Bref, en septembre, en déplacement professionnel, je suis tombé sur toute la collèque des aventures de Druuna, qui à l’époque m’était tombée des mains au second volume. D’ailleurs, Dargaud, éditeur catho, avait renoncé à publier la suite, et face à la vindicte populaire, il avait fallu créer un éditeur rien que pour l’occasion. Je me suis dit “bah c’est que des bédés, ça va pas me tuer”, et j’ai quand même pris un bon coup de chaud, heureusement que j’étais bien réveillé et j’ai mis rapidement le truc à distance. Pour ceux qui ont vu ce qui n’est pas destiné à être vu par de simples mortels, et que même parfois les dieux ils ont besoin de desserrer leur noeud de cravate quand ils en voient des comme ça, un regard de trop suffit pour être à nouveau changé en statue de sel ! Je pense que le plus dur c’est de conserver à l’esprit l’idée de notre fragilité sans la cultiver. Et que, comme dit un pote, nous soyons tirés vers la pratique et pas déviés vers l’apitoiement. C’est pourquoi mon expérience d’abstinent m’empèche de désespérer : j’ai trop vu le désespoir-alibi du “remettez-nous ça”. Je me suis rasséréné en farfouillant dans mes archives de théologie appliquée : ” Les hommes animés du besoin de servir sont cent fois moins nombreux que ceux qui préfèrent se servir. Cent fois, mille fois, supérieurs en nombre, les singes l’ont emporté toujours et partout – sauf sur le terrain spirituel, où c’est le contraire : les hommes plus humains que leurs contemporains sont invincibles. L’histoire est toute faite de la lutte – désespérément inégale – de sinistres hordes de singes liguées contre l’Homme, contre l’Homme invincible, quoique toujours vaincu, contre l’Homme toujours voué à la défaite : il ne peut l’emporter sur les singes que dans la défaite parce que la victoire est simiesque !”
Vaste programme, qui promet de nombreuses réjouissances futures, comme dirait PlineJunior.




Commentaires

  1. J’avais parcouru cette BD il y a quelques temps. Sacré mélange d’Eros et Thanatos en effet.

  2. oui, avec Thanatos qui finit par prendre tout le lit : il y a une montée en puissance des pulsions sadiques dans la série, comme un croisement de Jodorowsky, de freudisme à trois balles, de Star Wars filmé par les nazis, et de films de boules. Mon Dieu, il ne faut pas que j’écrive ça, y’en a à qui ça pourrait donner envie.

lundi 26 novembre 2007

Eloge de la tyrannie technologique



Je lis un livre très vrai et finalement assez inquiétant sur notre monde tel qu’il évolue au gré des mutations technologiques : “La tyrannie technologique” (critique de la société numérique, dans la collection “Pour en finir avec”, mwa ha ha. On ricanerait de le voir sur ma table de nuit, comme un pensum que je m’infligerais en pénitence de mon activisme cyber (activiste, c’est un mot classieux pour addict.) On aurait tort : ricaner n’est pas bon pour la santé. Et en plus, je n’ai pas de table de nuit.
Bien sûr, il est rédigé par d’affreux gauchistes, qui n’en vendront qu’une poignée à d’autres gauchistes, et dont on pourrait croire de loin qu’ils se classeraient eux-mêmes dans la case “irréductibles gaulois” propres à faire rigoler les Romains, dans un passé parallèle où la potion magique n’a jamais été inventée. Soyons clairs : si les pulsions phagocytantes du capitalisme ne concernaient que lui, on le laisserait s’auto-dévorer dans son coin. Le problème c’est que nous sommes son aliment de base, et plutôt vers le bas de la chaîne alimentaire. Moins bas que d’autres, certes, mais bien moins à l’abri que ça. Le livre est inconfortable, divise, intrigue, exaspère parfois, et le débat ferait cliqueter beaucoup de claviers si ça servait à quelque chose. Mais au final, c’est un peu comme dans Invasion of the Body Snatchers : il est bien tard. On peut tout aussi bien acheter ” Comment les riches détruisent la planète” ou “Construire son abri anti-grippe aviaire dans la cave du monastère” (chez Marabout pocket dans la collection “guides pratiques”, plus tourné vers le bricolage que la récrimination fumigène)
Extrait : “La maîtrise du temps
Alors que les progrès techniques sont censés nous libérer du temps, les ordinateurs mettent aujourd’hui autant de temps à démarrer qu’il y a 10 ou 20 ans. La fuite en avant est perpétuelle, des logiciels de plus en plus performants demandent de plus en plus de puissance de processeurs pour être exécutés. Le mail permet de communiquer plus rapidement et plus efficacement, alors que l’on passe pourtant bien plus de temps à gérer son courrier qu’autrefois. L’immédiateté vantée par la technologie nous coûte plus de temps qu’elle ne nous en fait gagner. Dans notre société de surinformation et de communication permanente, regarder ses mails, lire les messages de son téléphone portable, consulter les flashs infos sur son écran, écouter les émissions de radio podcastées, etc… nous grignotent plus de temps qu’elles ne nous en économisent. Sous prétexte de se rendre maître du temps, l’individu contemporain lui est plus que jamais asservi. A l’heure où l’instantanéité des communications est censée nous permettre de gagner du temps, la quasi-totalité des pays occidentaux se trouvent asservis à un rythme de vie délirant, prisonniers d’un temps qu’ils ont essayé de dominer. Le règne de l’urgence est concomitant de l’avènement de la dictature du temps, instaurée par les objets mêmes censés nous en libérer.
L’utopie de la transparence
Notre société est obsédée par le voir (…) tout doit être révélé, déballé, exposé. L’opaque et le caché deviennent suspects et alimentent sur le plan politique, l’obsession du complot. Dans les relations humaines, dévoiler son intimité est perçu comme un gage de sincérité. Les nouvelles technologies - au travers de la numérisation et de la mise en réseau - jouent un rôle central dans cette mise à nu générale. Elles contribuent à rendre la société transparente. Cette possibilité de tout voir donne l’illusion de maîtriser le monde alors qu’elle nourrit et alimente la demande sécuritaire et la méfiance envers les autres. Elle favorise aussi la dépolitisation et contribue à créer une civilisation d’individus connectés en permanence, surinformés et omniscients, mais incapables d’agir sur le monde “

d’autres extraits ici

Lecture ô combien pernicieuse : quelqu’un venait me reprocher dans mon rêve de cette nuit de ne rien branler malgré le fait d’être abonné au Monde version papier. Or, la culpabilité n’est-elle pas la plus subtile des fuites ? L’ironie veut qu’après en avoir entendu parler sur France Inter au mois d’aout dans une bagnole remplie du babil familial lors d’un trajet houleux entre Montpellier et Port Camargue, j’en ai oublié le titre du bouquin, que j’ai retrouvé sur le site web de la station, reperdu, écrit à France Inter pour le ravoir,… que quelqu’un de la station me l’a trouvé malgré ma demande très vague (merci à toi, hotliner inconnu) et finalement je l’ai commandé sur Internet. Lénine avait prévu que, le jour où il faudrait à l’URSS une corde assez longue pour pendre le capitalisme, les capitalistes occidentaux se feraient une guerre au couteau pour la lui vendre à crédit.



Commentaires

  1. “Soyons clairs : si les pulsions phagocytantes du capitalisme ne concernaient que lui, on le laisserait s’auto-dévorer dans son coin. Le problème c’est que nous sommes son aliment de base, et plutôt vers le bas de la chaîne alimentaire.”
    Oui mais là où les altermondialistes se trompent c’est en croyant si eux (nous) étaient (étions) en haut, ils seraient plus raisonnables. La possibilité d’un capitalisme raisonné est hautement improbable quand on a identifié en soi les tendances naturelles et puissantes à en vouloir plus, tendances qui ont engendré ce système dégénéré. On en est en bas mais bien en tant que fondations.

  2. Ce bouquin ne brille pas par son intelligence, je trouve (ou alors tu as choisi les mauvais extraits). Le fractionnement de la concentration induit par le surplus d’informations me semble la chose la plus inquiétante. D’ailleurs c’est marrant, il y a des gars qui ont essayé d’évaluer les dégâts (en première page de yahoo), ils ont calculé que consulter sans arrêt ses sms, y répondre n’importe quand etc… coûtait 10 points de QI en fin de journée et fatiguait autant le cerveau qu’une nuit blanche.
    Je pense qu’on peut aller plus loin, calculer le Qi d’une personne après 1 journée à la campagne, et après 1 journée à Paris, on serait étonné.
    Je pense que le vrai risque est là, c’est le fractionnement de l’esprit en parties toujours plus petites.

  3. Oui, et la défragmentation c’est pas de la gnognotte…
    d’ailleurs qui êtes-vous ?
    ;-)

  4. Et aussi accumulation et persistance, Jean Michel Jarre notait dans une interview “Je viens d’une famille de saltimbanques où une fois la représentation terminée, il n’en reste plus grande trace alors que maintenant on vit dans une société d’archivistes”.

  5. héééé oui on peut archiver des milliers de pages d’Enseignements sur l’impermanence sans en tirer le moindre profit ;-)
    Pour lutter contre “le fractionnement de l’esprit en parties toujours plus petites” je n’ai trouvé que la diète informationnelle : réduire le nombre d’objets d’étude conscientielle (mais alors le ressassement guette)

  6. là les altermondialistes se trompent

samedi 24 novembre 2007

Haïku


Accroupi
près du bocal
les yeux mi-clos
le chat répète
“je n’aime pas le poisson”

Commentaires

  1. si le chat tournait son esprit vers Dieu, il oublierait le poisson.

  2. peut-être que le chat, malgré qu’il ait entendu parler de rédemption de l’objet fascinatoire®, imagine Dieu comme un poisson géant (ou un pêcheur de 25 mêtres de haut)… thanks to care, but anyway, j’aurais dû intituler ce post “haïku retrouvé dans une baignoire” parce qu’il a 10 ans d’âge et qu’il ne m’a pas paru d’une brûlante actualité, sinon plutôt comme un panse-bête pour quand je suis devant mon ordi (accroupi devant le bocal) et qu’il pourrait servir à d’autres.
    par ailleurs, c’est un faux manifeste : sa versification est fantaisiste eu égard aux rêgles qui régissent la poésie nippone, et même s’il ne lui manque que la parole, il est impossible à un chat de s’accroupir, il lui faudrait quatre genoux. Même pas vrai, quoi.

  3. Redrum ! après un jogging le long de la rivière sans retour, j’ai croisé des pêcheurs à la ligne, et je me suis brusquement souvenu que j’ai rêvé de cannes à pèche cette nuit ! Je vais donc prendre ton avertissement au sérieux, bien que l’idée d’instrumentaliser Dieu pour oublier le poisson me gène, …et bien que je sache cela parce que Tyler Durden le sait, lol !
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Fight_Club_(film)

lundi 19 novembre 2007

Egérie

Recroisé une égérie pas revue depuis 25 ans, et j’ai pas ri. Occasion partagée de comprendre que ce n’est plus ni elle ni moi, que les chenilles sont mortes, quelle que soit la gueule actuelle des papillons. Et en même temps, nous sommes bien en présence d’une certaine continuité dans le changement. Respect mutuel teinté de tendresse non-tendineuse, né du deuil complice de qui nous fûmes, bien que nous ne fûmes plus. L’inverse du cynisme, qui se croit distance élégante, alors qu’il n’est qu’un sous-produit “raffiné” de la déception amoureuse. Le con. De la même façon que l’enterrement de la semaine dernière me permettait d’observer que je ne pleure jamais que sur ma mort prochaine dont la bande-annonce est impossible à concevoir, (le fameux “Snif, je me manque déjà ! “ de Francis Lebrun qui dévoile un peu de la machinerie égotique à l’oeuvre) et qu’avec un peu de chance, tout juste peut-on con se voir en toute simplicité au milieu du cimetière, et être ainsi renvoyé au mystère de la précieuse existence humaine, ici il s’agit d’accéder à ce qu’il y avait derrière le plastic de la plastique - et qu’elle ne masque plus.

Commentaires

  1. faudrait pas s’attacher

  2. Sympa l’article. :) C’est de toi le petit dessin ?

  3. oui, j’ai racheté un artpen de chez rotring… et je le reprends là où je l’avais laissé.

vendredi 16 novembre 2007

Stage de mort

On case l’ainé chez des amis, la cadette chez la nounou, et on part précipitemment. Depuis le temps que beau-papa cumulait des maladies incurables, on n’y croyait plus, mais on vient de recevoir le coup de téléphone conclusif qui va à l’essentiel : “c’est fini.” Quelques heures plus tôt, Jeannette Warsen m’avait prévenu : “je risque d’avoir à partir à A** d’ici demain, selon ma mère, M** vit ses dernières heures”. Je lui avais alors proposé ma compagnie et mon soutien; elle m’a toujours laissé libre de mes mouvements en ce qui concerne sa famille décomposée (son père mort en 5 minutes d’une rupture d’anévrisme il y a 25 ans, sa soeur qui est loin d’être une publicité vivante pour l’égocentrisme, sa mère qui ne sait dire “je t’aime” qu’en nous bourrant la voiture de conserves de confit d’oreilles de porc quand on la quitte, sa tribu d’ancètres tarnais plus mal fagotés les uns que les autres, roulant des r comme nulle part ailleurs dans l’hexagone, dont le pittoresque ne masque ni les névroses ni les générosités ordinaires) et recomposée : ce beau-papa d’occasion, immigré d’Italie dans les jupes de sa mère dans les années 20, que je n’ai connu que sur sa fin de vie, de plus en plus taciturne au fur et à mesure que la myopathie et ce que je prenais pour de la misanthropie le rongeaient, rendant aux fleurs et aux canards mandarins qu’il élevait la bonté qu’il ne concédait plus aux humains. Il aimait la vie, et en cela il n’était pas rancunier, car elle n’avait pas été tendre avec lui. Ouvrier à l’usine sidérurgique de la vallée tant qu’elle avait été ouverte, veuf à 35 ans, il a vécu le meilleur de son existence après 60 ans, auprès de ma belle-mère. Je me dis que si je ne fais pas attention, je risque de vieillir comme lui, muré dans un silence réprobateur et souffreteux (il aurait dû se déplacer en fauteuil roulant depuis au moins 10 ans, lui qui portait des sacs de grain de 100 kgs et plus dans sa jeunesse, et ne devait sa validité vacillante et obstinée qu’à une volonté et un orgueil chromés) et que je vais à son enterrement par solidarité, sous prétexte de ramasser les morceaux de belle-maman.
(…)
On s’est arrêtés sur une aire d’autoroute pour se détendre les jambes, il reste encore 300 km. Les barres de toit de la galerie font un bruit désagréable au delà de 120km/h. J’aurais dû les démonter il y a deux mois, en défaisant les bagages en rentrant d’Espagne, mais la procédure s’est dissoute quelque part sur la route de l’aboutissement, puis a été oubliée, et tout le monde s’est habitué au bruit de fond, jusqu’à ce que je me rappelle qu’il n’était pas inéluctable. De mémoire, je crois que la petite clé hexagonale qui permet de les dévisser est dans le vide-poche gauche. Je dépose mon gobelet de plastique plein de mauvais café sur le siège avant, et je donne quelques tours de clé. Jeannette sort de la station-service et me dit “tu crois que c’est le moment de faire ça ?” Sans me retourner, soudain accablé de certitude, je lui réponds que le bon moment, c’est quand toutes les conditions sont réunies, et je range les barres de toit dans le coffre arrière en ayant l’impression que la tautologie qui vient d’être émise sans sommations clôt l’éternel débat en remettant l’oeuf dans la poule.
(…)
Le corps de papi est étendu sur le lit médicalisé devenu lit de mort, au milieu du salon. Le départ a figé ses traits en un masque tragique et bon marché, tous les os du visage cherchant à ressortir sous la peau tendue à l’extrême. Il semble grignoté de souffrance, et ses traits sont sensiblement décalés vers la caricature. Je ne l’ai jamais entendu se plaindre, mais ses silences étaient lourds.Là, il y a comme de la délivrance dans l’air. Tant mieux : on va vivre avec lui pendant 24 heures, recevant la famille et les proches jusqu’à la mise en bière par les croque-morts, assistés d’un officier de police qui scellera le cercueil, parce qu’il ne sera pas enterré sur la commune et que c’est la loi. Les enbaumeurs sont passés, ils l’ont vidé de ses fluides et lui ont injecté une sorte de liquide de frein à base de formaldéhyde qui retardera la décomposition et rendra la cohabitation plus facile. J’en retrouverai un bidon vide sous son lit en le démontant le lendemain, orné d’une grosse tête de mort. Le matin, en se faisant un café avec le cadavre au fond de la pièce, c’est difficile de ne pas lui jeter des petits coups d’oeil pour savoir s’il a bien dormi; le corps est incapable de croire et encore moins de connaitre que le corps de l’autre est “sans vie” : pour le corps, “être mort” est un contresens absurde qui fait pleurer des larmes de rage et de terreur devant cette inconnaissabilité. Impuissance à localiser l’esprit du défunt dans cette grande carcasse désertée; une lampe qui s’est éteinte, enchassée dans la chair froide ? (mes parents, mécréants et matérialistes) une âme qui a gagné sa place auprès du Seigneur ? (son frêre cadet, curé de campagne qui lui braillera une jolie messe d’enterrement parce qu’une méningite mal soignée l’a laissé sourd comme un pot) un esprit errant dans les bardos avant une prochaine incarnation ? (les bouddhistes de tous poils)
Ce qui est certain, c’est qu’il s’en est allé, après une longue et douloureuse.
Mamie a les yeux secs, elle a peut-être tout pleuré avant qu’on arrive, et on passe les jours suivants à s’occuper d’elle du mieux qu’on peut. Y’a que ça à faire. Les non-dits, on peut s’asseoir dessus maintenant.

mercredi 7 novembre 2007

Si je campe sur mes positions, qui va sortir les poubelles ?






En 2003, j’ai beaucoup travaillé avec quelqu’un que j’ai vexé gravement et durablement en lui faisant remarquer, après l’avoir beaucoup pratiqué, que ce qu’il faisait n’était “pas très professionnel”, ce qui était le mot-clé à ne pas lui dire, à la suite de quoi nos rapports se sont un peu distendus. La pénurie rendant philosophe, je l’ai recontacté cette année, et j’ai retravaillé récemment avec lui; j’ai appris qu’il avait lui aussi commandé un p’tit black au Darfour auprès de l’Arche de Zoé. (Il a déjà deux enfants naturels, mais rêve d’une famille multicolore.) Ce matin j’entends les commentaires sur l’association par le journaliste de Capa qui vient d’être libéré et qui évoque “l’amateurisme dramatique” des responsables de l’association. La coïncidence ne me fait pas exulter, ni sur qui-se-ressemble-s’agrège, ni sur la difficulté à évoluer dans le temps. Le journaliste a tenté de décrire les personnalités d’Eric Breteau et de sa compagne Emilie Lellouch, les deux principaux responsables de l’Arche de Zoé.“Je n’arrive pas à trouver le terme pour les qualifier. Eric Breteau [le président de l’ONG] est un type qui est très fort dans sa tête. Ce qui m’a frappé, c’est leur état d’esprit, leur conviction, ils sont convaincus de faire le bien et d’avoir une mission à effectuer“, a-t-il ajouté. Grain à moudre à la lumière de ce post.

Bon, le Darfour et le Tchad, c’est un peu loin, et c’est facile de tirer sur une ambulance, même vide d’infirmières bulgares : l’actualité est un réservoir inépuisable de dénonciations du pharisiaïsme de nos contemporains, ce qui ne sert évidemment à rien. Le besoin d’avoir raison n’est là que pour masquer la peur d’avoir tort, qui a au moins quelque chose à nous apprendre de notre économie interne. La vraie question à se poser, c’est peut-être : où en est-on émotionnellement aujourd’hui ? Est-ce qu’on a pleuré à la fin du Labyrinthe de Pan ? A-t’on donné du pain aux canards ?

les dessins sont ©Le Monde /Xavier Gorce

samedi 3 novembre 2007

Pour semer ses poursuivants, il faut parfois rester immobile le plus vite possible

Footing le long du parc de Sèvre. Huit kilomètres en trottinant sans ostentation : pas question de redevenir jogg-addict comme en 2003; au bout de 11 mois, j’avais péniblement réussi à substituer l’obsession du sevrage à celle de la cigarette, et le premier pote qui m’a ramené d’Inde le paquet de beedees que je lui avais commandé avant son départ m’a observé remettre le nez dedans à la première taffe, devant laquelle nous sommes tous égaux , consterné que je me laisse réenfermer. Alors que là, en jouant franc jeu avec le sevrage et sans devenir un activiste, même l’obsession mentale m’a été ôtée, et l’attachement s’est dissous. Après, la vigilance au quotidien, bien sûr, mais ça ne prend pas beaucoup d’énergie ni d’attention. Et je ne mythifie pas les plaisirs du tabac, trop content de m’être éloigné de ce produit qui crée le manque qu’il prétend combler… Merci Qui ?
Donc, jogging raisonnable, alterné avec piscine et vélo. Surtout rien de forcé. Tandis que je trottine, une sexagénaire rasée de frais, très élégante dans son cardigan ocre clair, surgit de derrière un fourré, un carton d’emballage “Maxipack 64 Kronembourg” à la main. Tout dans son maintien, son maquillage et son habillement indiquent l’appartenance à la vieille bourgeoisie locale, qui ont fait des rives de la Sèvre un fief immobilier de prédilection. A l’évidence, cette dame égoïstement bien intentionnée fait dans la dépollution des bords de Sèvre qu’elle considère un peu comme un second chez elle, elle cherche des yeux une poubelle, mais le contraste entre sa tenue et son carton de bières est tellement saisissant qu’en passant à sa hauteur, j’ai envie de lui demander avec une fausse connivence si elle a bu le pack de 64 à elle toute seule. Mauvaise blague1 aux rebonds prévisibles : son petit sursaut outragé, vacillement d’incompréhension impossible à convertir assez rapidement en colère tandis que le mauvais plaisant s’éloignerait en ricanant au volant de ses baskets neuves. Si l’intuition luciférienne est plaisante à imaginer dans l’instant, je me demande quelle revanche sur quelle grand-tante rigide je recherche là, et puis Jacques Brel a bien démonté le mécanisme de l’arroseur arrosé dans la chanson “Les Bourgeois”, …je gamberge tout ça pendant les quelques foulées où nos sphères perceptives se croisent, comme si je me déplaçais à une vitesse infra-temporelle tel Makkari dans les Eternels de Neil Gaiman, et je laisse passer ma chance de me croire drôle. Luciférien, ce blog l’est déjà suffisamment (en tout cas pour mes besoins) si j’en crois cette description glanée sur un forum (plus collectiviste, le forum se rit des écueils du blog sur lesquels ne s’éventrent que les Narcisses en pot) : “Lucifer qui, dans un geste de démesure, a voulu remonter à sa source pour s’en saisir et se recréer à partir de sa volonté-propre”.
Le blog étant par essence luciférien, à moins d’effacer la personnalité de son auteur derrière une grande cause, il faut en user avec modération.

1il y a des années de cela j’avais expliqué à mon fils la différence entre une Mauvaise et une bonne blague, la bonne c’est quand tout le monde rit, la Mauvaise quand tu es le seul à rire.


Echauffement avant le jogging : élargissement manuel de l’entrée du port de Ploumanac’h (collection privée)

Commentaires

Ah ben vla ti pas qu’on apprend que John fait du footing !!!

Comme Sarko !!

Il y avait une caméra pour immortaliser cette rencontre ex-addict/ex-pack de kro ?

En tout cas, j’espère que tes chaussures neuves se font à ton pied. Il est bon parfois de changer de chaussures pour repartir du bon pied (phrase qui se veut philosophique, à prendre au 36ème degré….)(A moins qu’il ne s’agisse d’une mauvaise blague…)

A plus